Ephad les raisons de la colère

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EHPAD : Les raisons de la colère

Avril 2017, l’Ehpad des Opalines est en grève et fait prendre conscience de l’état d’urgence sociale dans lequel se trouvent les établissements accueillant les personnes âgées dépendantes.

Anne-Sophie Pelletier, aide médico - psychologique (AMP) et porte-parole de la CGT durant la grève revient sur trois mois d’un interminable mais victorieux conflit.

Lorsque nous la rencontrons, Anne-Sophie essaie de se reconstruire.

Un an après la longue grève de 117 jours qu’elle a menée à l’Ehpad privé de Foucherans (39), près de Dôle, elle reste marquée par ce long et difficile combat. Entre doutes et espoirs, entre confiance et colère, la jeune femme tient bon la barre :

« Je n’ai rien vu passer. Je mangeais grève, je dormais grève, je pensais grève, je vivais grève… même s’ils ont subi les dommages collatéraux de ce conflit, mon mari et mes deux enfants me soutenaient».

Anne-Sophie, ne lâche rien ! Engagée sur le terrain du combat contre toutes les injustices et pour la dignité de la personne humaine, elle décide de témoigner de la réalité de son métier dans un livre fort et bouleversant, Ehpad, une honte française.

Elle nous prend par la main et par le cœur.

Elle évoque sa « mémé » qui lui a transmis des trésors d’humanité et à qui elle doit d’avoir choisi ce métier de soignante de personnes âgées dépendantes.

À domicile d’abord, puis en Ehpad.

Elle nous prend aux tripes lorsqu’elle fait le récit de son quotidien, les salaires de 1250€, la précarité, le manque de reconnaissance, de formation, de qualification…mais aussi la solitude devant la mort de ceux qu’elle accompagne jusqu’au bout de la vie.

L’humain est sacrifié sur l’autel de la rentabilité

Son indignation devient la nôtre lorsqu’elle pointe les conséquences dramatiques du manque chronique d’effectifs.

« Souvent, les douches ne sont plus données régulièrement.

Il arrive que des résidents soient encore alités à midi… gare aux familles qui comprendraient alors que la personne baigne dans les mêmes changes que la veille… ».

Mais, comment faire lorsqu’il faut gérer, parfois seule, une bonne douzaine de toilettes en deux heures ?

La dépendance et la vieillesse, elles aussi, sont livrées aux appétits du marché dans les Ephad privés.

« La direction économise sur tout, explique Anne-Sophie, les repas ne doivent pas dépasser 4 €, petit déjeuner, déjeuner, goûter et souper compris…les protections sont de qualité inférieure pour gagner 10 centimes… ».

Moins de personnel à payer, moins de service, c’est plus de dividendes pour les actionnaires des groupes privés propriétaires.

Les mêmes qui, sans doute, sont plus préoccupés par la maltraitance animale que par celle des personnes âgées…

Les filles des Opalines

L’envers du décor est moins reluisant que les belles plaquettes de promotion et de communication des établissements.

Il y a en effet de quoi s’offusquer de ces mauvais traitements et de l’absence d’anticipation des politiques publiques des gouvernements.

Avec pudeur et retenue, sans rancune ni amertume, Anne-Sophie revient sur les conséquences de ces 117 jours de grève pourtant victorieuse.

Elles ont obtenu des postes, du salaire, et surtout, elles ont retrouvé leur dignité.

Une grève pendant laquelle, avec d’autres collègues de luttes, elle s’est même syndiquée à la Cgt.

Une grève qui « m’a sauvée », lâche-t-elle émue:

« Par manque de temps et de personnel, j’acceptais de ne plus respecter la dignité des personnes dont je m’occupais. Il fallait arrêter avant de sombrer… »

Une grève qui résonne aussi en elle comme un échec. Car depuis, rien n’a changé.

Les soignants sont toujours en souffrance, les familles toujours cadenassées dans leur parole et l’État poursuit son

désengagement au profit du privé.

Reste que les « filles des Opalines » auront largement contribué à mettre la question, désormais incontournable, de la dignité des personnes âgées dépendantes sur le devant de la scène. Anne-Sophie, elle, continue à résister.

On ne l’imagine pas autrement.

Michel Scheidt
Ehpad, une honte française, Anne-Sophie Pelletier, 2019, éditions Plon, 17€90.

 

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Mis en ligne le 7 juillet 2019  |  Dernière mise a jour 7 juillet 2019