La fragmentation syndicale n'est pas une fatalité

Image de l'article.

Jean-Marie Pernot :

« La fragmentation syndicale n’est pas une fatalité. »

En France aussi, le syndicalisme est affaibli. Un paradoxe au moment où de fortes exigences sociales s’expriment.

La situation oblige le mouvement syndical, y compris retraité, à s’interroger sur son organisation pour redevenir crédible.

Entretien avec Jean-Marie Pernot, chercheur associé à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) et au Centre d’histoire sociale des mondes contemporains (CHS).

Le mouvement des gilets jaunes a montré une forte défiance envers les syndicats.

Pourtant, la Cgt porte, depuis longtemps, l’exigence de justice sociale.

Un paradoxe ?

Jean-Marie Pernot :

Moins qu’un paradoxe, ce qui domine me semble plutôt relever de l’indifférence.

Les contacts entre syndicalistes et gilets jaunes ne se sont pas toujours mal passés mais, dans sa diversité, ce mouvement est a-syndical, c'est-à-dire hors syndicats.

Certes, il existe, vu de loin, des dénominateurs communs comme la lutte contre les injustices, les inégalités, vivre dignement de son travail...

La question du pouvoir d’achat aurait pu être un moyen de connexion avec le syndicalisme.

Ça n’a pas été le cas parce que le mouvement des gilets jaunes est bien une action collective, mais sectorisée, antisystème et dépourvue de représentation collective.

Comme les mobilisations dans les ZAD, les banlieues,

Nuit debout… ou encore comme celles des Places et des Marées en Espagne…

Une sectorisation contraire à l’idée de convergences des luttes.

D’autant que les syndicats sont aujourd’hui largement repliés sur l’entreprise.

Pas sur les ronds-points.

Les deux ne pouvaient pas se rejoindre.

Les syndicats sont affaiblis et divisés. Sont-ils seuls responsables de cette situation ?

Jean-Marie Pernot :

Non, bien sûr. Le contexte depuis trente ans a largement contribué à les affaiblir.

Ils tentent d’agir dans une société avec plus de 5 millions de chômeurs et des gouvernements devenus sourds à la question sociale.

Figés sur une logique économique néo libérale, ces gouvernements conçoivent leur légitimité au regard des marchés et des institutions européennes ou internationales, précisément sur leur capacité à résister à la demande sociale de leurs populations.

Depuis 1995, malgré de puissantes mobilisations, les syndicats n’ont pas pu mettre en échec le pouvoir sur les grandes réformes telles que les retraites, le code du travail, les statuts.

Ce constat d’impuissance est théorisé par Macron.

En disant « je respecte les syndicats, mais s’ils restent à leur place », il les assigne à résidence à l’entreprise et les cantonne dans des négociations débouchant de moins en moins sur des avancées sociales.

Ils ne sont plus perçus comme des acteurs capables de s’inscrire dans des perspectives plus larges.

Si l’on ajoute une division syndicale devenue hystérique, cela explique la montée d’une certaine indifférence à l’égard des syndicats.

Les baromètres d’opinion le montrent : l’image des syndicats est fortement dégradée depuis 2012.

Certes, un peu moins chez les salariés, mais dans la population générale régulièrement interrogée, y compris chez les retraités, leur niveau de confiance est devenu très bas.

Au fond, n’est-ce pas la nature même du dialogue social à la française qui est à repenser ?

Jean-Marie Pernot :

On parle beaucoup de dialogue social.

Mais de quoi parle-t-on ?

Au sommet, soit on ignore les syndicats, soit on cherche à les absorber dans des politiques publiques régressives.

À la base, ils sont voués à la gestion de l’ajustement compétitif des entreprises.

Heureusement, ça ne veut pas dire que c’est partout pareil et qu’ici ou là, à partir de luttes, on n’obtient pas de résultats.

Mais globalement, les syndicats sont confrontés à un dialogue social largement illusoire.

Pour qu’il en soit autrement, il faudrait gagner en puissance et savoir se rendre incontournable.

Le gouvernement actuel agit dans le sens d’un syndicalisme totalement intégré au management de l’entreprise.

Ce n’est pas la mort du syndicalisme, mais celle d’un syndicalisme acteur social capable de peser dans la société.

Qu’est-ce que le syndicalisme devrait changer pour ne pas en arriver là et redevenir crédible ?

Jean-Marie Pernot :

La question posée au syndicalisme et à la Cgt est de redevenir plus inclusif et moins sectorisé.

Il y a un préalable : réduire les divisions.

À l’arrivée de Hollande au pouvoir en 2012, les divergences stratégiques entre la Cgt et la CFDT ont éclaté au grand jour, ce qui a contribué à la montée de cette indifférence envers les syndicats.

Se mettre d’accord ne signifie pas supprimer les divergences, mais s’accorder sur la façon de les gérer.

Soit on privilégie ce qui rapproche, soit on privilégie ce qui divise.

L’unité d’action est une stratégie, une vraie stratégie unitaire commence là où apparaissent les divergences.

Que signifie être « plus inclusif » ?

Jean-Marie Pernot :

Retrouver une vocation inclusive des syndicats passe par une profonde réorganisation.

Dans l’ensemble, particulièrement à la Cgt, ils sont construits sur un modèle de fonctionnement du système économique d’il y a quarante ans.

La branche professionnelle était primordiale et sa convention collective constituait la communauté d’inclusion.

Tous les salariés d’une branche étaient impliqués par la capacité d’entraînement syndical.

Aujourd’hui, ça n’est plus le cas : externalisation, sous-traitance et intérim sont généralisés.

La branche est devenue moins pertinente que la « chaîne de valeur », c'est-à-dire l’ensemble défini par la chaîne de sous-traitance.

Dans une entreprise, les salariés ne relèvent plus du même statut, le syndicat ne négocie plus que pour le noyau des travailleurs directement salariés de l’entreprise.

Les autres, il ne s’en occupe pas parce que, souvent, ils relèvent d’autres champs professionnels, c'est-à-dire d’autres fédérations.

Les adhérents sont gérés de manière patrimoniale, du coup le syndicat entretient et renforce la séparation des travailleurs mise en œuvre par le nouveau management capitaliste.

Il faut sortir par le haut de cette fragmentation en retrouvant une vocation de rassemblement et d’unification du salariat.

Retrouver un contenu de classe est impossible dans le cadre des champs professionnels classiques.

Sans changement de cet ordre, la Cgt pourra avoir de beaux discours, même radicaux, elle n’échappera pas à la marginalisation progressive.

Il faut revoir les partitions internes avec plus de transversalités, appuyées sur les « nouvelles communautés pertinentes d’actions collectives ».

Propos recueillis par Michel Scheidt
________________________________________
Jean-Marie Pernot est l’auteur notamment de Syndicats, lendemains de crise ?

Un ouvrage de référence pour expliquer la crise ouverte dans le syndicalisme français depuis la fin des années 1970.

Mis à jour et réédité en 2010 aux éditions Gallimard.

Voir aussi sa contribution dans La Cgt en question, regards croisés sur 125 ans d’un syndicalisme de transformation sociale, sous la direction de Michel Pigenet et Michel Dreyfus, 2019, éditions universitaires de Dijon.

 

Mis en ligne le 26 juin 2019  |  Dernière mise a jour 26 juin 2019